Cinémathèque Française + BiFi


QU’ELLE ETAIT VERTE MA VALLEE (JOHN FORD)
Mercredi 3 Janvier 2007 – 17h00 – SALLE GEORGES FRANJU

AU-DESSOUS DU VOLCAN (JOHN HUSTON)
Mercredi 17 Janvier 2007 – 15h00 – SALLE GEORGES FRANJU

LE VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT (BENOIT JACQUOT)
Lundi 22 Janvier 2007 – 20h30 – SALLE JEAN EPSTEIN

LES AMOURS D’UNE BLONDE (MILOS FORMAN)
Vendredi 2 Février 2007 – 17h00 – SALLE GEORGES FRANJU

ROMANCE AMERICAINE (KING VIDOR)
Dimanche 4 Février 2007 – 16h30 – SALLE HENRI LANGLOIS

Angst essen Seele auf (1973) – Rainer Werner Fassbinder
(Tous les autres s’appellent Ali)Lundi 26 Mars 2007 – 17h00 à la BiFi

Pour séduire des « consommateurs culturels »
La Cinémathèque néglige le septième art

Ces dernières semaines, la presse s’est montrée unanime pour saluer la réouverture de la Cinémathèque française, au 51 rue de Bercy, à Paris, dans un bâtiment aux lignes futuristes de l’architecte Frank Gehry. Dans l’indifférence des professionnels, cette installation est l’aboutissement logique de la longue agonie de la cinéphilie hexagonale, qui restera pourtant une page unique dans l’histoire culturelle du pays.

Par Philippe Person

Ecrivain.

Inaugurée le 26 septembre 2005, le matin par le ministre français de la culture, M. Renaud Donnedieu de Vabres, le soir par le cinéaste américain Martin Scorsese, la Cinémathèque, avec ses quatorze mille mètres carrés, sa moquette toute neuve et un personnel d’accueil très impersonnel, entrait, sous les applaudissements d’un aréopage brillant et choisi, dans la modernité culturelle.

A presque 70 ans, la vieille dame, plutôt habituée aux beaux quartiers (la rue de Messine, les palais de Tokyo et de Chaillot) ou aux quartiers estudiantins (la rue d’Ulm), vient ainsi de découvrir que son avenir est dans un lieu peu habité. Elle y côtoiera du beau monde : le Palais omnisports, la Très Grande Bibliothèque de France, des complexes cinématographiques agressifs, sans oublier un ministère de l’économie et des finances qui lui fournira, à n’en pas douter, des escouades de fonctionnaires de catégorie A pour ses séances de midi.

Dans un monde où toute nostalgie est suspecte, il n’est pas question de pleurer sur la Cinémathèque du XXe siècle, celle qui accompagna les bouillonnements d’un art forain qu’elle aura largement contribué à transformer en septième art, ni de mythifier une « institution » qui, malgré la légende dorée des « années Henri Langlois », était loin d’être irréprochable (1).

La Cinémathèque a été créée en 1936 avec un statut associatif qu’elle a toujours conservé, même si la subvention de l’Etat constitue désormais les deux tiers de ses ressources. Elle revendique une double vocation : d’une part, montrer des films, tous les films, en se gardant, dans la mesure du possible, de toute hiérarchie de valeur ; d’autre part, conserver le patrimoine cinématographique, notamment les films muets, devenus sans « valeur » avec le passage au parlant et fragilisés par leur support nitrate très inflammable et dégradable. La Cinémathèque possède ainsi plus de quarante mille films dans ses archives de Bois-d’Arcy. Les « déposants » lui remettent des œuvres cinématographiques à la seule fin de les protéger et de les montrer. Au fil des ans, devant l’accélération de la dégradation des films archivés, l’aspect restauration a pris une importance croissante.

Dans son histoire mouvementée, sous l’impulsion de son fantasque fondateur, la Cinémathèque a surtout privilégié la première de ses missions. Le mythe Langlois repose sur le rôle que celui-ci a joué après guerre dans la découverte fébrile du cinéma sous toutes ses formes, tous ses styles, tous ses codes, par une jeunesse fiévreuse qui va tirer des projections hétéroclites de la Cinémathèque un savoir, qu’elle théorisera dans des revues (Cahiers du cinéma, Positif) ou qu’elle appliquera dans les films qu’elle réalisera sous le drapeau de la Nouvelle Vague.

Les historiens ont longuement raconté tout cela (2). Mais ils ont souvent oublié que, pour remplir deux salles de plusieurs centaines de sièges dans les années 1950, il fallait davantage de public qu’une cinquantaine de cinéastes et de critiques en herbe. Ce qui, en fait, se passait à la Cinémathèque était pour Paris du même ordre que l’effervescence des ciné-clubs, qui connaissaient alors leurs beaux jours dans la France entière. Des centaines de spectateurs de toutes conditions, de tous milieux avaient découvert par eux-mêmes que le cinéma était une expression artistique et pas un simple divertissement du samedi soir. Passionnés, parfois excessifs ou monomaniaques, ils voulaient tout voir, tout comprendre, et pensaient que le cinéma était un moyen pour aider à la libération de l’homme.

Pratique vicieuse de la contemplation

En leur permettant de découvrir les grands humanistes du cinéma muet, comme Charlie Chaplin ou King Vidor, le cinéma soviétique et le néoréalisme italien, la Cinémathèque changeait leur vie et nourrissait leurs engagements d’adultes. Pouvant travailler dans les assurances, la confection ou l’éducation nationale, être physicien, manger la rente familiale ou se contenter de petits boulots pour voir plus de films, ces passionnés avaient pour point commun la connaissance universelle et désintéressée du cinéma que permettait d’acquérir la Cinémathèque.

Quand on les rencontre aujourd’hui, on s’aperçoit combien ces gens, ces « lettrés populaires » férus d’un art sans en tirer une quelconque reconnaissance symbolique, ont été uniques dans l’histoire culturelle du XXe siècle, et combien Bercy se soucie peu d’eux. Peut-être même a-t-on eu envie de se débarrasser définitivement de ces gêneurs générés par une pratique « vicieuse » de la contemplation de l’« objet film ». Devenu discipline universitaire dans les années 1970, le cinéma a, en effet, enfanté des dépositaires d’un savoir théorique plus nourri par la sémiologie que par les gags des « Keystone Cops ». Ces « savants » se sont heurtés à ces autodidactes parfaits que sont les cinéphiles. Quand on développe, dans un travail universitaire de trois cents pages, une théorie sur les changements stylistiques chez Alfred Hitchcock ou Fritz Lang, et qu’un manant, fort de sa mémoire des films vus et des fiches de générique tenues, répond qu’ils signifient simplement que le maître a rejoint un autre studio et que cela, davantage que ses options esthétiques personnelles, a conditionné la nature de sa lumière, on a le désir de voir disparaître ou de faire taire le gêneur.

Pareillement, quand le cinéphile, prenant au pied de la lettre la fameuse « politique des auteurs », désire voir tous les films d’un même réalisateur, il parvient à des conclusions bien différentes de celles des « spécialistes » qui se contentent des trois ou quatre films réputés pour établir leurs hiérarchies. Avec trois films, on peut créer un « génie » ; avec trente, on découvre un cinéaste inégal, politiquement opportuniste et bien inférieur en qualité à d’autres réalisateurs qui n’ont jamais été estampillés auteurs par ceux qui détiennent l’exorbitant pouvoir de classer.

Le cinéphile est un homme qui en sait trop. A ce titre, il continue à mettre en cause les positions acquises, à questionner la légitimité et la pertinence d’une vieille question posée il y a cinquante ans : « Qui est ou n’est pas auteur ? » Il se plaint qu’en France, en matière d’histoire cinématographique, à l’inverse de ce qui se passe dans les autres domaines artistiques, on ne revienne jamais sur les « grands noms » ; que les hiérarchies semblent avoir été établies une fois pour toutes par les critiques des Cahiers du cinéma passés à la réalisation pendant la Nouvelle Vague et par leurs successeurs ayant pris possession des institutions, de la Cinémathèque en particulier. C’est aussi pour cela que cette dernière continue à encourager presque uniquement un cinéma national du « moi », à vanter ses « audaces formelles », ses « fulgurances littéraires » et à ne pas beaucoup s’intéresser au social ni au politique – ce qui, dans le contexte actuel, prouve effectivement une certaine « modernité réactionnaire » et une coupure totale avec un public indifférent à ce cinéma nombriliste (3).

Conséquence inéluctable de ce divorce : une Cinémathèque française qui n’aime guère le cinéma français. Après la rétrospective inaugurale des films de Jean Renoir, le « quota » de films nationaux va tomber très vite vers le zéro, les séances intitulées « Persistance des images », qui leur étaient souvent consacrées, n’ayant pas été reconduites. Mais, à l’heure du DVD roi et des chaînes thématiques câblées, il faut naturellement être un pervers nationaliste pour penser qu’une cinémathèque nationale devrait avoir pour mission prioritaire de s’intéresser de manière conséquente aux produits populaires locaux et de les faire connaître aux nouvelles générations.

Au-delà de toute polémique, un spectateur qui a vu plusieurs milliers de films n’a pas sa place dans une Cinémathèque, « nouveau temple du septième art » dit son site officiel, qui affirme aussi qu’elle « programmera tout au long de l’année des films devenus classiques dans ses quatre salles de cinéma ».

Le cinéphile, lui, pense que la Cinémathèque ne doit pas passer en permanence des « classiques », disponibles en DVD ou souvent diffusés sur le petit écran. Il souhaite que la Cinémathèque, qui projette plus d’un millier de films par an, pioche au plus profond de son stock pour offrir à tous une meilleure connaissance de la matière cinématographique.

Cette logique n’a pas été retenue. M. Serge Toubiana, l’actuel directeur de la Cinémathèque, expliquait après le succès d’une rétrospective Truffaut à Chaillot, en février 2005, pourquoi il fallait continuer dans ce sens pour attirer les jeunes : « Les films les plus connus drainent le plus large public. C’est une génération pour qui le cinéma est un élément de culture, ce n’est plus un domaine de contrebande (4). » Cet ancien rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma, choisi par le président Jacques Chirac parce qu’il acceptait le grand déménagement à Bercy, entérine ainsi la mort de la cinéphilie telle qu’il a dû la pratiquer lui-même. A Bercy, on ne fera pas de « contrebande » ; d’ailleurs, les « vigiles » sont attentifs à tout possible resquilleur, qui avait lui aussi sa place à l’époque héroïque. Les temps changent… et les prix montent. Chez Langlois, on payait 2 ou 3 francs symboliques. A Bercy, le tarif visiteur est de 6 euros, ce qui est déjà moins symbolique.

Bien sûr, la Cinémathèque moderne fonctionne au « Libre pass », comme les grands réseaux qui l’entourent. Puisqu’on peut accéder à Bercy à volonté pour une somme mensuelle de 10 euros, on pourrait croire que les beaux jours de la cinéphilie seront bientôt de retour. C’est oublier que la Cinémathèque n’est plus aujourd’hui destinée à fabriquer des cinéphiles guidés par la curiosité, mais à séduire un nouveau public de « consommateurs culturels » venus voir « les cent films qu’il faut avoir vus » ou assurer des points à une option cinéma au bac ou en licence.

Pour ne pas irriter cette nouvelle clientèle, peu sensible aux charmes des copies rares mais « fatiguées », et surtout avide de retrouver ces « chefs-d’œuvre » qu’on lui a promis, on en restera à des rétrospectives de grands noms, à des cycles consacrés à des cinématographies de pays culturellement proches, à des sélections peu risquées de westerns et de films noirs. Rien qui puisse réveiller les cinéphiles traditionnels ni faciliter l’émergence de nouveaux.

Et puis, l’idée de ce « nouveau lieu culturel » n’est pas d’être un simple espace de programmation cinématographique. On a plutôt cherché à créer un lieu interactif, on n’ose pas encore écrire ludique, autour du cinéma. En venant à Bercy, on pourra aller au cinéma, se rendre au Musée du cinéma – même si sa superficie est en baisse par rapport à Chaillot, et son parcours fractionné en trois parties –, visiter une grande exposition artistique avec, en bonus, un peu d’art contemporain, dada du président Claude Berri.

Pour l’instant, tout va pour le mieux : les cinéphiles ont été éradiqués, ou noyés dans la masse de ce lieu peu convivial ; la vente du Libre pass dépasse les espérances. La Cinémathèque semble avoir repris la main médiatique sur le dynamisme des programmes de ses concurrents, comme le Centre Pompidou, les Musées d’Orsay et du Louvre, qui lui ont, ces dernières années, volé le monopole des grands événements, à l’instar de la grande rétrospective Jacques Tourneur organisée à Beaubourg en 2004.

Selon la nouvelle coutume culturelle parisienne, LVMH est partenaire, et une belle soirée Dior a eu lieu en octobre. La communication est excellente, les soirées privées de la Cinémathèque ont le vent en poupe dans la presse, et elles rassemblent autour de M. Donnedieu de Vabres des personnalités emblématiques du cinéma. Autre bonne nouvelle, le programme pour 2006 est alléchant, avec notamment une grande rétrospective Almodovar, dont tous les films sont disponibles en DVD, et qu’on peut souvent encore découvrir dans les salles, mais dont la présence sera l’occasion d’une belle soirée festive et médiatique.

Avant d’écrire le mot « fin », on aurait rêvé d’annoncer que la Cinémathèque idéale, celle où on rendrait hommage au quatre-vingtième anniversaire du Cuirassé « Potemkine » d’Eisenstein (voir « « Le Cuirassé “Potemkine” » »), celle où le cinéma africain serait fêté, celle où l’on pourrait voir des films militants plus souvent que des films Z (5), avait été inaugurée, et pas par un réalisateur américain aux effets maniérés mais par Raymond Depardon, l’un des plus grands cinéastes français actuels. On aurait également aimé annoncer un hommage à Chris Marker ou à Jean Rouch, qui fut, outre un grand cinéaste, un grand président de la Cinémathèque, farouchement attaché à Chaillot, où son bonnet rouge était une lumière pour tous les cinéphiles encore convaincus que le cinéma ne va pas mourir aux mains d’une élite qui a accaparé cet art d’ilotes.


(1) Lire Pierre Barbin, La Cinémathèque française 1936-1986. Inventaire et légendes, Vuibert, Paris, 2005. L’auteur fut l’éphémère remplaçant d’Henri Langlois, éconduit de la Cinémathèque par André Malraux en février 1968.

(2) Cf. Antoine de Baecque, La Cinéphilie (Fayard, Paris, 2003), étude de la « cinéphilie d’en haut », dans la mouvance des Cahiers du cinéma.

(3) Lire l’éditorial de Michel Ciment, « Quel avenir pour la Cinémathèque ? », dans Positif, octobre 2005.

(4) Le Monde, 25 février 2005.

(5) Depuis quelques années, la Cinémathèque a mis en lumière un répertoire « bis » de films « aberrants », qu’on voyait jadis au Brady ou au Midi-Minuit. Avec leur public de fanatiques post-adolescents, ayant leurs fanzines et leurs clubs, les « séances bis » constituent une espèce de caricature infantile de la cinéphilie montrant, en creux, en quels termes celle-ci est considérée.

http://www.monde-diplomatique.fr/2005/12/PERSON/13014 décembre 2005

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